En novembre 1975, dans toutes les provinces du Maroc, des délégations se constituent avant de prendre la route du Sud. Tels des ruisseaux venus de territoires distincts, leurs convois convergent vers Tarfaya et un même horizon. Parmi les marcheurs partis de Ouarzazate figurent Mouloud Jghou, Abderrahmane Moussa et Fatoma Ghouate. Recueillis en 2019, plus de quarante ans après les événements, leurs souvenirs racontent les préparatifs, le voyage, la vie dans les camps et le passage de la frontière. Trois récits personnels réunis dans un document écrit et une vidéo rare.
Ce qu’il faut retenir
- En 1975, les participants à la Marche verte furent regroupés en délégations provinciales avant de rejoindre le Sud en convois.
- Mouloud Jghou, Abderrahmane Moussa et Fatoma Ghouate participèrent à la délégation constituée à Ouarzazate.
- Leurs souvenirs racontent autant l’organisation de la Marche que sa dimension quotidienne : les camions, les campements, la préparation du pain, les chants et la solidarité entre participants.
- Le récit écrit est prolongé par une vidéo réunissant les trois témoins, réalisée par Sudestmaroc.com.
Article écrit en 2019, réédité et enrichi en 2026
Panorama
- La Marche verte de 1975 en quelques repères.
- À Ouarzazate, l’appel à rejoindre la Marche verte.
- Des délégations venues de tout le Maroc.
- De Ouarzazate à Tarfaya, la route des convois.
- Dans le camp de Tarfaya, une vie collective s’organise.
- Le 6 novembre 1975, marcher vers la frontière.
- Dans le souvenir d’Abderrahmane, Ouarzazate passe en tête.
- Tamimounte, une femme dans la mémoire des marcheurs.
- Mouloud se souvient des soldats sur les collines.
- Fatoma raconte les femmes marchant aux côtés des hommes.
- Trois voix de la Marche verte conservées en vidéo.
La Marche verte de 1975 en quelques repères
Dans les heures qui suivirent, le roi Hassan II annonça l’organisation d’une marche pacifique vers le Sahara. Le départ fut fixé au 6 novembre 1975. Selon la chronologie officielle marocaine, 350 000 volontaires, parmi lesquels 35 000 femmes, participèrent à la Marche verte. L’appel lancé à la population suscita une mobilisation considérable. Dans les villes, les villages et les campagnes, des femmes et des hommes s’inscrivirent pour rejoindre les délégations constituées dans chaque province. À Ouarzazate comme ailleurs, beaucoup eurent le sentiment qu’un rendez-vous historique venait de leur être donné.
« Il ne nous reste cher peuple qu’une seule chose. Nous devons accomplir une Marche verte du Nord du Maroc à son Sud et son Est à son Ouest… Nous devons, cher peuple, agir comme un seul homme dans l’ordre et la discipline et renouer avec nos frères. ».
Feu le Roi Hassan II
À Ouarzazate, l’appel à rejoindre la Marche verte
Les provinces du Sud-Est marocain furent largement représentées. Des participants venus de Ouarzazate, Errachidia, Tinghir ou Zagora rejoignirent les autres délégations provinciales en route vers le Sud.
Mouloud Jghou, Abderrahmane Moussa et Fatoma Ghouate, tous trois originaires de Ouarzazate, furent de ceux-là. Des décennies plus tard, chacun conservait une mémoire très personnelle des journées durant lesquelles la Marche verte s’était préparée.
Abderrahmane Moussa avait 25 ans en 1975. Il travaillait alors comme guide-accompagnateur. Il se souvient d’une véritable fièvre collective à Ouarzazate : les conversations, les inscriptions et les préparatifs semblaient tourner autour d’une seule idée, celle de participer à la Marche. Il s’inscrivit comme volontaire et rejoignit la délégation de la province.
Mouloud Jghou vivait alors en France. La presse, la radio et la télévision y relayaient les préparatifs. Comme de nombreux Marocains résidant à l’étranger, il suivait l’événement à distance. Mais l’émotion suscitée par l’annonce de la Marche fut telle qu’il décida de rentrer au Maroc et de s’inscrire parmi les participants dès son arrivée.
Fatoma Ghouate, native de la casbah de Taourirte, répondit elle aussi à l’appel. Sa décision ne fut pas le résultat d’une longue réflexion : elle raconte avoir suivi l’élan du moment et la conviction qu’elle devait prendre part, aux côtés des hommes, à cet événement qui mobilisait le pays tout entier.

Des délégations venues de tout le Maroc
Les participants furent regroupés selon leur province d’origine. Chaque délégation était identifiée par une lettre : celle d’Errachidia portait la lettre A et celle de Ouarzazate la lettre B, selon les souvenirs recueillis auprès des trois témoins.
Cette organisation donnait à la Marche verte sa forme particulière. Le mouvement ne partait pas d’un lieu unique. Il naissait simultanément dans toutes les régions du pays.
Des groupes se formaient dans les villes, les oasis, les vallées et les campagnes. Ils rejoignaient ensuite les grands axes routiers, puis se fondaient progressivement dans un ensemble plus vaste. Tels des ruisseaux descendus de territoires éloignés les uns des autres, les délégations convergeaient vers le Sud jusqu’à former un même fleuve humain.
Les volontaires de Ouarzazate prirent ainsi la route au sein de leur propre convoi, avec leurs responsables, leur organisation et le signe permettant de reconnaître leur province.

De Ouarzazate à Tarfaya, la route des convois
Les convois de Ouarzazate et d’Errachidia traversèrent notamment Agadir, Tiznit et Guelmim avant de poursuivre leur progression vers Tarfaya. Pour éviter les encombrements, plusieurs heures séparaient le passage des différents groupes.
Les camions s’arrêtaient régulièrement en dehors des localités. Tout au long du trajet, des habitants se massaient sur le bord des routes pour saluer les participants. Fatoma se souvient particulièrement de ces foules qui acclamaient les convois et partageaient parfois une partie de leurs provisions avec les marcheurs.
À mesure que les camions avançaient, les paysages changeaient et les distances s’allongeaient. Mais la route elle-même faisait déjà partie de l’événement. Les chants, les drapeaux et les rassemblements rencontrés dans chaque localité donnaient aux participants le sentiment d’être portés par une mobilisation dépassant largement leur propre délégation.
Tarfaya constituait la dernière grande étape avant la frontière. Un immense ensemble de campements avait été installé aux alentours de la ville pour accueillir les volontaires venus de tout le Maroc.
Le camp attribué à la province de Ouarzazate se trouvait, selon les témoins, au bord de l’océan, à environ sept kilomètres du centre de Tarfaya. Les Forces armées royales et l’administration civile y avaient mis en place une organisation destinée à accueillir, ravitailler et encadrer les participants.
Dans le camp de Tarfaya, une vie collective s’organise
Il devait tenir à jour la liste des membres, organiser la distribution des vivres et répondre aux besoins quotidiens de sa section. Dans son souvenir, les provisions étaient partagées sans difficulté et chacun contribuait, à sa manière, à la vie du groupe.
Abderrahmane évoque lui aussi l’importance du ravitaillement : eau, pain, légumes, poisson et dattes furent acheminés vers les campements. Il se souvient également d’avions militaires larguant parfois des sacs de pain au-dessus du camp.
Fatoma raconte une vie collective qui s’organisa rapidement sous les tentes. Les participantes construisirent notamment des fours traditionnels en terre pour faire cuire le pain. Elle partait chercher du bois et revenait parfois avec de la viande et des dattes que lui donnaient les militaires marocains.
Elle se rappelle avec amusement avoir beaucoup mangé pendant son séjour et avoir sensiblement grossi. Derrière l’immensité de la mobilisation nationale, son récit fait apparaître une réalité très concrète : trouver du bois, préparer les repas, cuire le pain et partager les provisions.
Au fil des jours, le camp devint une ville provisoire. Les groupes venus de différentes régions apportaient avec eux leurs chants, leurs danses et leurs traditions. Amazighs, Arabes et Sahraouis se retrouvaient dans des célébrations communes où chaque délégation donnait à voir une part de son territoire.
La Marche verte ne fut donc pas seulement, pour les trois témoins, une progression vers une frontière. Elle fut aussi l’expérience d’une collectivité immense, composée de personnes qui ne se connaissaient pas mais apprenaient à vivre, à attendre et à agir ensemble.

Le 6 novembre 1975, marcher vers la frontière
Le soir du 5 novembre, le roi Hassan II s’adressa aux participants rassemblés dans le Sud et à l’ensemble de la population marocaine :
« Demain, tu franchiras la frontière. Demain, tu entameras ta Marche. »
Feu le Roi Hassan II
Le lendemain, les délégations quittèrent leurs campements et avancèrent en direction de Tah et de la ligne frontalière. Les participants marchaient sans armes, portant des drapeaux marocains et des exemplaires du Coran.
C’est à partir de ce moment que les trois témoignages deviennent particulièrement précieux. Ils ne livrent pas une vision surplombante de l’événement, mais ce que chacun a vu, entendu ou ressenti au milieu de la foule.

Dans le souvenir d’Abderrahmane, Ouarzazate passe en tête
Abderrahmane fait revivre les moments de son séjour passé dans ce camp :
« Les responsables nous ont abondamment ravitaillé de toute sorte de vivres : eau, pain, légumes, dattes, poisson… Des avions militaire C-130 larguaient des fois des sacs de baguette de pain sur le camp… ».
Abderrahmane Moussa
Abderrahmane raconte que le convoi d’Errachidia se trouvait initialement devant celui de Ouarzazate. Des détonations entendues au loin auraient cependant provoqué un mouvement d’hésitation parmi les premiers marcheurs, qui redoutaient des tirs espagnols.
Selon son récit, la délégation de Ouarzazate les dépassa alors et prit la tête du cortège, suivie par celle de Kénitra. Ses membres avancèrent jusqu’aux barbelés matérialisant la frontière et furent parmi les premiers à les franchir.
« Nous avons reçu l’ordre d’avancer de Tarfaya vers Tah, la ligne frontalière. Le convoi d’Errachidia a pris la tête du cortège mais le bruit des coups de feu les ont dissuadés d’avancer. Ils croyaient qu’il s’agissait de bombardements lancés par les espagnols. Alors ils ont reculé. Nous, le convoi de Ouarzazate, nous les avons devancés pour prendre la tête suivis par le convoi de Kenitra. Nous marchions avec détermination vers la frontière où nous étions les premiers à enlever les barbelés dressés par le colon espagnol. Une femme des nôtres nommée Fadma Mohamed Taberhout alias Tamimounte, âgée peut être de 45 ans de village d’Iguernane, a escaladé agilement et avec bravoure le mur d’une bâtisse jusqu’à atteindre la coupole. Elle arracha drapeau espagnol et mis à sa place le drapeau marocain. Cette femme traduit l’exaltation qui nous animent tous dans le feu de l’action : être le premier ou la première à se sacrifier pour notre patrie … ».
Abderrahmane Moussa
Ce souvenir demeure celui d’un participant placé au cœur du mouvement. Il doit être reçu comme tel : non comme un compte rendu militaire ou administratif, mais comme la mémoire directe d’un homme emporté avec les autres par l’intensité du moment.

Tamimounte, une femme dans la mémoire des marcheurs
Abderrahmane associe également cet instant au nom d’une femme de la délégation de Ouarzazate : Fadma Mohamed Taberhout, surnommée Tamimounte, qu’il dit originaire du village d’Iguernane.
Dans son souvenir, cette femme, alors âgée d’une quarantaine d’années, escalada une construction située près de la frontière et remplaça un drapeau espagnol par le drapeau marocain.
Ce geste, tel qu’il le raconte, traduisait l’exaltation qui animait les marcheurs et la volonté de chacun de se placer au premier rang. Le souvenir de Tamimounte constitue l’un des fragments les plus singuliers de son témoignage. Son identité, son parcours et son rôle mériteraient désormais une enquête particulière afin de confronter cette mémoire aux récits de sa famille et à d’éventuelles archives.
Mouloud se souvient des soldats sur les collines
Mouloud raconte avoir marché sur une distance d’environ quatorze kilomètres dans la zone frontalière. Il se rappelle la présence de soldats espagnols et de véhicules militaires visibles sur les hauteurs, sans qu’aucun affrontement direct ne se produise.
Mouloud estime être resté sept ou huit jours dans cette zone. Comme souvent dans les récits recueillis plusieurs décennies après un événement, la durée et l’enchaînement précis des différentes étapes demanderaient à être confrontés aux archives. Cette incertitude chronologique n’enlève rien à la valeur de son souvenir : celui d’une longue attente, au-delà des barbelés, dans un espace placé sous la surveillance des forces espagnoles.
Fatoma raconte les femmes marchant aux côtés des hommes
Fatoma insiste sur la présence des femmes au premier rang de la Marche. Elles avancèrent et franchirent la frontière aux côtés des hommes, partageant les mêmes conditions et les mêmes incertitudes.
Elle se souvient particulièrement des nuits, lorsque des lumières et des explosions illuminaient soudainement une vaste partie du ciel. Elle les décrit comme des feux d’artifice lancés par les soldats espagnols. Leur apparition provoquait parfois un mouvement de peur parmi les participants.
L’un de ces épisodes aurait précipité l’accouchement d’une marcheuse enceinte. Selon Fatoma, celle-ci donna à son fils le prénom de Massir, formé à partir de massira, le mot arabe désignant la marche.
Comme l’histoire de Tamimounte, cette naissance appartient à cette mémoire parallèle des grands événements : une mémoire faite de noms, de gestes et de destins individuels que les récits officiels ne conservent pas toujours.
Après avoir franchi les barbelés et atteint le point qui leur avait été assigné, les participants se seraient rassemblés pour prier et remercier Dieu.

Trois voix de la Marche verte conservées en vidéo
Mouloud Jghou, Abderrahmane Moussa et Fatoma Ghouate ne racontent pas exactement la même Marche verte. Chacun en a conservé ses propres images.
Mouloud se souvient de son retour précipité de France, de la responsabilité de sa section et de la progression au-delà des barbelés. Abderrahmane revoit la fièvre des préparatifs à Ouarzazate, l’avancée des convois et le geste attribué à Tamimounte. Fatoma raconte les habitants massés sur les routes, les fours construits dans le camp, les provisions partagées et les femmes marchant avec les hommes.
Leurs souvenirs se rejoignent néanmoins dans l’évocation d’un mouvement collectif d’une ampleur exceptionnelle. Derrière les 350 000 participants demeurent autant d’expériences personnelles, souvent transmises uniquement au sein des familles.
La vidéo réalisée par Sudestmaroc.com permet de retrouver les voix, les visages et les intonations des trois témoins. Elle ne constitue pas une simple illustration de l’article : elle en est l’archive centrale.
Ces trois habitants de Ouarzazate ont participé à un événement devenu une page majeure de l’histoire contemporaine du Maroc. En recueillant leur parole, l’enjeu n’est pas seulement de commémorer la Marche verte, mais de préserver ce que les grandes fresques historiques laissent parfois disparaître : la mémoire concrète de celles et ceux qui les ont vécues.


